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Une journée dans l'histoire de l'Arctique
26 mai 1968 : La perte de l'Albert au large du Groenland
Par Kenn Harper
Demandez aux plus vieux parmi les Inuit quels étaient les plus célèbres navires de l'ancien temps dans l'est de l'Arctique; on vous parlera probablement du Nascopie et du C.D. Howe. Pourtant, quelques générations plus tôt, la réponse eût été bien différente: on vous aurait parlé d'un petit vaisseau écossais baptisé l'Albert.
L'Albert fut construit en Angleterre en 1889 pour servir de bateau-hôpital dans la Mission nationale royale auprès des pêcheurs en haute mer. Il fut financé par un donateur anonyme (on soupçonne qu'il s'agissait de la reine Victoria). C'était un vaisseau de navigation en chêne. À l'avant, il portait les mots « Heal the Sick » (guérir les malades) et « Preach the Word » (prêcher la Bonne Nouvelle); sur sa roue de gouvernail, on pouvait lire la sentence biblique : « And he saith, Follow me, and I will make you fishers of men » (Et il dit : Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes'). Au fil des ans, ce navire fut associé à de nombreux noms et faits importants de l'histoire de l'Arctique de l'Est.
L'Albert traversa l'Atlantique pour la première fois en 1892. À son bord se trouvait un médecin militaire du nom de Wilfred Grenfell, qui deviendra célèbre plus tard pour sa médecine missionnaire au Labrador. Après quelques années, le navire fut remplacé sur cette liaison et retourna dans la mer du Nord.
En 1902, la Dundee Pond's Bay Company le racheta dans le but de faire de la chasse à la baleine et de la traite des fourrures dans le nord de l'île de Baffin. L'année suivante, sous le commandement d'un baleinier arctique d'expérience, James Mutch (connu des Inuits sous le nom Jiimi Maatsi), l'Albert entra dans la baie de Cumberland. Il prit à son bord William Duval (Sivutiksaq) et quelques familles inuit, puis mit le cap sur le Haut-Arctique. Le navire et son équipage passèrent un premier hiver à Erik Harbour, après quoi on déplaça le vaisseau pour le mettre à l'abri, un peu à l'est du site actuel de Pond Inlet. L'endroit fut baptisé Albert Harbour. Le navire y demeura jusqu'en 1907. Pendant cette période, l'équipage chassa et commerça avec les Inuit, expédiant le produit de ses activités sur d'autres navires baleiniers.
En 1908, Mutch racheta l'Albert de Mitchell pour l'échanger rapidement contre des parts dans une nouvelle entreprise, l'Albert Whaling Company Limited, sise à Peterhead, en Écosse. Pourtant, en 1911, Mutch la quitta pour une société rivale. On engagea un nouveau capitaine, John Murray, dont les Inuit se souviennent sous le nom de Nakungajuq, « celui qui louche ». En 1912, Murray conduisit le navire à Spitzbergen pour une chasse à la baleine hâtive, puis dans la baie d'Hudson, où il hiverna à Repulse Bay.
En 1914, le capitaine Henry Toke Munn racheta l'Albert au nom de sa société, l'Arctic Gold Exploration Syndicate qui, malgré son nom, faisait dans la traite des fourrures. Il semble que tous les principaux individus ayant eu à faire avec l'Albert eurent des noms en inuktitut. Munn ne fit pas exception à cette règle: on l'appelait Kapitaikuluk, « le petit capitaine chéri ». Il équipa l'Albert de moteurs et le garda occupé, affrontant les glaces, pour établir puis approvisionner des postes à Button Point et à l'île Southampton. Mis sur pied plus tard, ce dernier poste fut d'abord confié à Duval, qui en fit un échec. En 1918, Munn ramena Duval et sa famille dans la baie de Cumberland et établit un dernier poste à Usualuk.
En 1919, Munn racheta son rival, Bernier, dans le but d'établir un monopole de la traite dans l'Arctique. La même année, il abandonna un autre rival, Robert Janes, dans l'Arctique, après lui avoir dit que son bailleur de fonds du sud avait failli. Jimmy Etuk, maintenant décédé, m'a décrit un jour la bagarre dont il avait été témoin sur le pont de l'Albert, lorsque Janes ne put négocier son retour au sud. Cet été-là, Munn avait embauché, pour s'aventurer plus au nord, un équipage inuit de la baie de Cumberland dirigé par le célèbre Kanajuq, connu des Blancs sous le sobriquet de Mike. Kanajuq se fit accompagner de son jeune fils Akpalialuk. Lorsque l'Albert quitta Pond Inlet, Mike et Akpalialuk se retrouvèrent en Écosse, où ils passèrent l'hiver à Peterhead.
En 1922, l'Albert secourut l'équipage d'un autre vaisseau, l'Easonian, après l'incendie de ce dernier au poste de traite de Kekerten. Cette même année marqua la fin d'une ère pour le robuste petit navire : le monopole dont rêvait Munn ne se matérialisant pas, celui-ci vendit ses intérêts à la Compagnie de la Baie d'Hudson pour 28 000 $.
En 1923, l'Albert mit les voiles à partir de Peterhead, battant pavillon de la CBH, sous le commandement du capitaine John Taylor, précédemment à la barre de l'Easonian. Lui aussi portait un nom en inuktitut : Irngutaq, « le petit-fils ». Malheureusement, le navire n'atteignit jamais l'Arctique; en fait, il ne vit même pas disparaître l'Écosse au large. En traversant le bras de mer Moray, il frappa un récif et commença à couler. Plus tard, le capitaine Taylor reconnut qu'il avait été distrait par une partie de golf sur la berge!
L'Albert fut réparé puis vendu aux Thomsen, une famille des îles Faroe faisant de l'import-export. Le navire transporta donc des marchandises et fit de la pêche. Plus de quatre décennies plus tard, dans la nuit du 26 mai 1968, il fut surpris par une tempête dans le détroit de Davis, à environ 200 kilomètres au sud-ouest du cap Desolation, au Groenland. Il perdit son hélice et se mit à prendre l'eau. Un navire de pêche norvégien répondit à son S.O.S. On réussit avec peine à tendre un filin entre les deux navires, permettant ainsi aux dix-sept membres d'équipage de quitter l'épave. Le lendemain, l'Albert dériva parmi les glaces et se perdit en mer.
Kenn Harper est historien, écrivain et linguiste. Il demeure à Iqaluit.
Cet article a d'abord été publié dans la chronique de Kenn Harper dans le Nunatsiaq News, Taissumani, le 20 mai 2005.