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Ann Hanson

Il y avait des avantages à avoir des ancêtres baleiniers. En tant qu’Inuk, on apprenait beaucoup de choses.
Quand les baleiniers revenaient par ici, ils ramenaient toutes sortes de trucs. Un jour, l’un d’entre eux a ramené un accordéon. Le voyage dans le Nord était si long qu’ils devaient l’avoir amené sur le bateau pour pouvoir en jouer lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire.
Je crois bien que c’était la première fois que les Inuit voyaient un accordéon et qu’ils entendaient cette musique. Les Inuit ont appris en un rien de temps à se servir de l’instrument. Leah Nutaraq nous a raconté cette histoire puisqu’elle était parmi ceux qui ont rejoint les baleiniers dans la baie de Cumberland.
Quand les baleiniers arrivaient, les Inuit allaient à leur rencontre. Il y avait beaucoup de monde à bord de ces énormes bateaux. Un jour, un homme blanc s’est mis à jouer de l’accordéon et à chanter et les Inuit ont pris plaisir à l’entendre. L’homme encourageait les jeunes enfants à danser, mais ceux-ci étaient timides. Croyant qu’elle allait recevoir un cadeau, Leah Nutaraq, qui je crois, à l’âge de 8 ans, n’était pas très timide, fut la seule qui se mit à danser quand l’homme blanc recommença à jouer de l’accordéon parce qu’elle espérait recevoir un cadeau. Leah aimait bien raconter cette histoire.
            Et il n’y avait pas qu’à Kimmirut où les gens savaient jouer de l’accordéon. J’ai entendu dire que ma mère en jouait. J’en ai joué également, mais très peu.

W Gillies Ross

Le cap Mercy, dans la baie Cumberland, se trouve à environ 240 kilomètres de l’embouchure du golfe.

En hiver, la glace avançait jusqu’au sud de la baie. Il s’agissait de floes consolidés et de glace fixe jointe à la côte. Puis, on trouvait des floes concentrés, mais en mouvement, ce qui est plutôt stable. Les baleines s’approchaient de cette lisière, peut-être hivernaient-elles carrément dans l’embouchure de la baie Cumberland. Plus tard dans la saison, à mesure que la fonte printanière s’accélérait, cette lisière reculait et les baleines pénétraient dans le golfe. Mais il n’y avait pas de chasseurs là, à cette époque.

Les Inuits expliquèrent à Penny et à d’autres qu’il y avait deux périodes propices à la pêche à la baleine dans la baie Cumberland : en mai et en septembre-octobre. Les baleines se rendaient plus au nord pendant l’été, puis elles revenaient à l’automne.

L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 1 de 11

Ann Hanson raconte comment les Inuit ont appris à jouer de l’accordéon des baleiniers et que la plupart des femmes inuit en jouaient. Le professeur Ross explique comment la baie de Cumberland est recouverte de glace en hiver. Les Inuit ont raconté au capitaine William Penny que les deux seules saisons pour tuer des baleines dans la baie de Cumberland étaient le printemps et l’automne, parce que les baleines migrent vers le nord à l’été.

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Meeka Mike

En ma qualité de traductrice, je devais poser beaucoup de questions aux aînés. J’ai grandi avec mes parents et mes grands-parents. Ils s’inquiétaient de ce qu’on enseignait aux enfants à l’école. Je me souviens que je me demandais si tout allait bien avec l’administration gouvernementale qallunat quand la communauté de Pangnirtung était en train de se former.
En vieillissant, je demandais souvent à mes parents comment nous vivions avant l’arrivée des Qallunaat. Quand nous avons commencé à aller à l’école, on nous a dit que c’était pour une bonne raison, que nous allions avoir une vie meilleure et plus aisée. Je me demandais bien comment la vie pouvait être meilleure. Nous devions aller à l’école pour pouvoir un jour avoir un emploi, davantage de biens, et moins de problèmes. Cela correspondait au style de vie des Qallunaat, dont nous ne connaissions ni la culture, ni le pays d’origine. Mes parents tenaient à préserver le style de vie inuit. Ils me disaient que nous pouvions manger parce que nous chassions notre nourriture. Cela m’a permis de mieux comprendre le système scolaire qui disait que nous allions avoir une vie meilleure, sans maladie et que c’était désormais la façon de vivre. On nous disait que les maladies chez les Inuit n’étaient pas de bon augure. Puis, je me suis souvenu de comment nous vivions quand j’étais petite quand il n’y avait pas encore de Qallunaat. Je me suis souvenu de comment c’était bien avant que les blancs arrivent. Je ne serais pourtant pas ici aujourd’hui si j’avais eu une mauvaise vie dans mon enfance, avant que les blancs arrivent, surtout s’il y avait eu de graves maladies. Je ne serais tout simplement pas là aujourd’hui.
Puis, des Qallunaat sont venus interviewer les aînés et j’ai compris que les Inuit avaient eu une bonne vie et qu’ils avaient survécu aux maladies que les Qallunaat avaient eux-mêmes introduites. Les Inuit avaient presque disparu de la baie de Cumberland à cause de ça.
Lorsque Mark (Stevenson) et moi faisions de la recherche et que nous avons fait le compte des qammait à Kekerten, il y en avait 40. Il y avait beaucoup d’Inuit dans ce temps-là. Nous n’avions pas compté tous les qammait, mais nous avions évalué qu’il devait y avoir autour de 400 Inuit à Kekerten dans ce temps-là. Les Qallunaat avaient noté qu’il y avait autour de 400 à 500 Inuit. Mais il y avait aussi des Inuit à Tinijjut, près de Pangnirtung. Dans la baie, les Inuit étaient dispersés. J’ai donc demandé à Mark combien il y aurait eu d’Inuit aujourd’hui si les Qallunaat n’avaient pas amené la maladie avec eux. Il me répondit que le peuple inuit avait pratiquement été anéanti.
Je connais les gens de Pangnirtung, je sais d’où ils viennent. S’il y en a que je ne connais pas, je connais certainement leurs familles, leur parenté, leurs frères et leurs sœurs, pour en avoir entendu parler. Alors, nous les avons tous recensés et nous en sommes venus à la conclusion qu’il devait y avoir 1200 à 1400 personnes dans les années 1800. Nous avons estimé le nombre d’enfants à 240; il y en a 300 aujourd’hui. Dans ce temps-là, la population inuit aurait été de 1400 en tout et partout. Ils ont été emportés, les uns après les autres, dans les premiers temps que les Qallunaat sont arrivés ici. Cette découverte n’était pas agréable à faire, connaissant le nombre d’Inuit qui vivaient dans ce temps-là. Nous avons eu peur de perdre notre terre, pensant que quelqu’un allait nous la prendre. C’était une de nos grandes inquiétudes. Aujourd’hui, cent ans plus tard, la population de Pangnirtung compte environ 1400 à 1600 personnes.

Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 2 de 11

Meeka Mike a grandi à Pangnirtung et a assisté l’anthropologue Mark Stevenson au moment où il travaillait sur un projet d’histoire orale au sujet de l’île de Kekerten, une ancienne station baleinière.Elle questionne ici l’impact de la période baleinière sur sa communauté.

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W. Gillies Ross
La première expédition de William Penny fut un échec, mais la seconde fut un succès. Les années 1840 ne furent pas très productives dans la baie Cumberland, les baleiniers ne réussissant pas à coordonner leurs mouvements à la migration des baleines.

On doit l’invention de l’hivernage des baleiniers à un équipage américain, celui du McLellan, dont une douzaine de membres passèrent l’hiver à Qimisuk. On trouve encore là un bâtiment carré en murs de pierre; je suis assez convaincu qu’il s’agissait de leur demeure. Ils utilisèrent les méthodes inuit et adoptèrent l’habillement inuit, mais ils avaient aussi avec eux leurs embarcations, leurs harpons et leur équipement de pêche. Cet hiver-là, ils attrapèrent environ dix-sept baleines.

Ce fut ensuite au tour du capitaine Penny d’hiverner sur place, à bord de son navire. Il avait de l’expérience en ce domaine, acquise en 1850, alors qu’il dirigeait une expédition pour secourir Sir John Franklin. Il avait amené deux navires dans la baie de Lancaster, par le détroit de Barrow, où il les avait laissés prendre dans la glace, à proximité d’autres vaisseaux, tous à la recherche de Franklin. Fort de cette expérience, il décida de retenter l’expérience dans la baie de Cumberland, avec grand succès.

Il profita immédiatement de la main-d’œuvre et de l’expertise des Inuit. L’équipage disposait de ses propres chaloupes pour la chasse, mais on se rendit compte qu’on pouvait en confier une ou deux à des équipages ‘esquimaux’, qui s’avérèrent très efficaces. Les marins n’offrirent pas d’argent aux Inuit, mais ils leur donnaient des marchandises, comme de la nourriture et du tabac.

On trouve des ruines des stations baleinières de Penny à Kekerten, où il y a aussi un parc historique territorial. À partir d’une base située à Kekerten, Penny envoyait ses chaloupes de baleiniers jusqu’à la lisière des glaces, à une trentaine de kilomètres. Ils partaient avec tous les bateaux, ainsi que quelques tentes, dans lesquelles ils vivaient et cuisinaient. Lorsqu’ils apercevaient des baleines, ils partaient à leur poursuite, puis les ramenaient à la lisière ferme, les dépeçaient dans l’eau, retiraient la graisse qu’ils chargeaient sur des qamutiit pour tout ramener à Kekerten. Là, ils la remisaient à bord des navires. Penny disposait de 22 attelages de chiens sur qamutiit qui faisaient la navette tous les jours et de 200 Inuit à sa solde. L’idée d’hiverner sur place a merveilleusement réussi à Penny, qui fut imité par de nombreux navires, ce qui inaugura une nouvelle ère baleinière.

Dorothy H. Eber

L’époque des baleiniers a laissé tout un héritage qui marque encore aujourd’hui la vie des Inuit, incluant leur musique. Entre autres choses, les gens utilisent toujours les accordéons. Car autrefois, il y avait près de Cape Haven, une des stations baleinières, un endroit appelé Singaijaq où des maisons de bois avaient été abandonnées une fois la chasse à la baleine terminée. Une fois que les gens de Singaijaq eussent abandonné leurs maisons, ils y avaient laissé plusieurs accordéons. Ils les avaient laissés là tout l’hiver, de peur de les abîmer pendant leur voyage. Puis, pendant l’année, lorsqu’elles passaient dans le coin de Singaijaq, beaucoup de familles, en route pour la chasse dans différents endroits, s’arrêtaient là pour faire de la musique et danser des nuits entières au son des accordéons!

Les gens laissèrent les accordéons dans les maisons de bois jusqu’en 1939, quand enfin ils comprirent que les baleiniers ne reviendraient pas. À partir de ce moment, les Inuit ont commencé à défaire le bois des maisons et à l’utiliser notamment comme planchers pour leurs tentes. J’avais fait une entrevue avec une femme dont la mère avait laissé ses accordéons dans une des maisons de bois et elle me raconta comment ils avaient finalement rapporté les deux accordéons. Le premier avait été ruiné en route par les enfants, mais le deuxième était resté en bon état pendant longtemps. La musique qui avait été entendue à bord des vaisseaux et dans les camps les avait marqués, voilà pourquoi on joue encore de l’accordéon au Nunavut.

Pendant plusieurs années, les baleiniers écossais naviguèrent le long de la côte et un bon jour ils découvrirent la baie de Cumberland où ils se rendirent compte qu’ils pouvaient passer l’hiver en laissant leur bateau se prendre dans la glace. Il y eut de la chasse à la baleine là pendant plusieurs années, quelques quatre-vingt ans. Plus tard, ils construirent des stations baleinières qui allaient complètement changer le style de vie des Inuit. Les Américains finirent par les rejoindre et commencèrent à aussi y chasser la baleine. Plusieurs Inuit travaillaient soit pour les Écossais, ou soit pour les Américains.

W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit Partie 3 de 11

Le professeur Ross explique comment l’équipage du baleinier américain McLellan se rendit compte qu’ils avaient à passer l’hiver à la baie de Cumberland pour avoir du succès. C’est ce qu’ils firent en 1851 et ils tuèrent 17 baleines. William Penny suivit la même stratégie et construisit une station baleinière sur l’île de Kekerten. À partir de ce moment les baleiniers comptèrent de plus en plus sur les Inuit pour leurs opérations baleinières. Dorothy H. Eber raconte comment les Inuit ont conservé leurs accordéons dans une construction de bois à Cape Haven, longtemps après que les baleiniers soient partis.

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Andrew Dialla

J’ai toujours su que je n’étais pas un vrai Inuk, même petit garçon : j’avais la peau blanche. À l’école, nous partagions les douches, et Billy et moi avions la peau blanche, alors que les autres enfants avaient la peau foncée typique aux Inuit. Ainsi, dès mon entrée à l’école, je me suis douté que j’avais un ancêtre Qallunaaq.

Je questionnais ma mère à propos de notre grand-père. Elle répondait qu’il avait été un grand capitaine de navire de pêche à la baleine, que le père de mon père était un Blanc, que notre grand-père était un Écossais. Elle nous en parlait et nous montrait une photo. Nous avons toujours eu une photo de lui en vêtements de baleinier, portant une casquette, un cigare à la main. Il avait fière allure. Et, selon ma mère, c’était notre grand-père. Mon père n’en parlait jamais; seule ma mère nous racontait l’histoire de notre grand-père, un certain Taylor. Ma mère disait qu’il venait d’Écosse et qu’il visitait notre région, apportant des cadeaux à mon père, son fils : des vêtements, de la nourriture et, une fois, un gramophone.

Mon grand-père m’obsédait. Je me demandais pourquoi il n’était jamais revenu, comment il avait pu ne jamais revenir. Était-il mort là-bas? Aucune idée. Avions-nous de la parenté là-bas? S’était-il remarié? Ou son bateau avait-il fait naufrage et il était mort en mer? Peut-être qu’il était impossible de le retracer? C’est ce que je croyais.

Mon père ne parlait pas de son père, comme si nous n’avions jamais eu de grand-père paternel. Ce que nous avons su se limitait à l’histoire de ma mère. Enfant, je me disais qu’il devait y avoir un moyen de trouver des gens qui avaient travaillé avec lui. Notre grand-père était probablement décédé, mais peut-être pourrais-je trouver un enfant de ses hommes d’équipage. Je me contenterais de trouver quelqu’un qui puisse me parler de lui, me décrire comment il était.

Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 4 de 11

Jeune enfant, Andrew Dialla réalisa très tôt que lui et son frère avait la peau beaucoup plus pâle que leurs compagnons de classe. Après avoir parlé à sa mère, Andrew se rendit compte que son grand-père avait été un capitaine écossais du nom de John Carrington Taylor. Pendant plusieurs années de sa vie, Andrew entreprit d’écrire en Écosse et continua les recherches de sa famille éloignée.

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Andrew Dialla

On nous racontait que notre grand-père était un blanc d’Écosse. Il fallait absolument que je sache ce qu’il en était devenu. Tout au long de mon enfance, j’ai voulu le savoir, intensément. Lorsque je suis allé étudier à Iqaluit, j’ai eu accès à plus de livres et de documents, dont des livres sur l’époque de la chasse à la baleine. C’est alors que j’ai commencé à découvrir ce qu’ils étaient venus faire chez nous. Je me suis mis à la recherche d’adresses de journaux anglais et écossais, ce que j’ai fait pendant plusieurs années. Chaque fois qu’un Anglais ou qu’un Écossais était de passage, je le rencontrais pour lui demander les adresses des journaux de leur ville, pour que je puisse leur écrire. Au fil des ans, j’ai écrit de nombreuses lettres, me présentant brièvement et demandant à savoir si mon grand-père avait des descendants encore en vie. Je n’ai jamais reçu de réponse. Non, en fait, j’en ai eu une d’un prêtre anglican à la retraite, probablement un vieil homme, du nom de Gavin. Il fut le seul à m’écrire, mais sa lettre n’avait rien d’agréable. Tout ce qu’il disait, c’est que le nom Dialla est un abâtardissement de Taylor! Un nom qu’adoptaient les garçons sans père. C’est tout ce que les anglicans ont eu à me dire; je ne les ai pas gardés dans mon cœur par la suite. J’ai donc cherché ailleurs. Dans mes déplacements, chaque fois que je rencontrais des gens dont le nom de famille était Taylor, je leur demandais s’ils connaissaient leur arbre généalogique. Beaucoup plus tard, j’ai compris à quel point les Taylor étaient nombreux dans le monde… et à quel point j’étais naïf de croire que je pourrais rencontrer un parent ainsi, par hasard, après une si longue séparation.

Avec la dissémination d’Internet, mes recherches ont commencé à porter fruits. On trouve de nombreux sites de recherche généalogique s’adressant aux personnes qui se questionnent sur leurs ancêtres. Ce sont de bons sites, mais ils ne m’ont été d’aucune utilité. Ils fonctionnaient tous de la même manière : je faisais ma recherche, puis le site me disait qu’il avait recensé tant de noms et que, pour consulter la liste, je devais d’abord donner mon numéro de carte de crédit et payer. C’était décourageant.

Un jour, je suis tombé sur un site fantastique ou j’ai trouvé, sur une même page, plus d’une vingtaine d’adresses de journaux. J’ai envoyé la même lettre à toutes ces adresses, essentiellement : « Je m’appelle Andrew Dialla et mon grand-père était le capitaine John Carrington Taylor. Si vous le connaissiez ou si votre grand-père le connaissait, j’aimerais savoir quel genre d’homme il était. » Aucune réponse. De mon côté, j’ai continué à surveiller de temps en temps l’apparition de nouveaux sites généalogiques.

Puis, il y a deux ans, en décembre, j’ai reçu une lettre d’Écosse… non, d’Angleterre en fait. Elle était signée John McGuinn et commençait par la phrase « John Taylor était mon grand-père; j’ai grandi dans sa maison. » Je débordais de joie; j’ai même hurlé de plaisir! Par contre, toujours dans sa lettre, John m’expliquait qu’il croyait peu probable que son grand-père ait fait cela à des Inuit, parce que c’était un homme bon. Nous avions deux photos de mon grand-père, de cet homme que nous reconnaissions comme notre grand-père. Je les ai numérisées, puis les ai envoyées à John par courriel. Voici ce qu’il m’a répondu : « J’ai ouvert les photos et, à première vue, je n’ai pas cru qu’il s’agissait de mon grand-père. Cependant, lorsque ma mère et ma femme les ont regardées, ma mère a déclaré immédiatement ‘C’est papa’. » J’étais emballé! J’avais déjà dit à John que, s’il ne me croyait pas, j’étais prêt à fournir un échantillon de sang ou de salive pour faire un test d’ADN. À la vue des photos, John m’a dit que ce n’était pas nécessaire, que j’étais bien son cousin! J’étais très heureux. Il est donc mon cousin et nous nous appelons ainsi l’un et l’autre.

Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 5 de 11

Après des années à écrire des lettres en Angleterre et en Écosse à la recherche de la famille de son grand-père, Andrew Dialla finit par avoir une réponse. John McGuinn d’Angleterre lui répondit, expliquant qu’il était le petit-fils du capitaine John C. Taylor. John et Andrew découvrirent qu’ils étaient cousins.

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Meeka Mike

Je m’appelle Meeka Mike et je suis né à Pangirtung. J’ai travaillé avec l’anthropologue et archéologue Marc Stevenson, sur l’île de Kekerten, avant que ça devienne un parc historique. Marc y interviewait les aînés qui étaient nés dans le temps des baleiniers. Notre travail consistait à fouiller les sites de qammait de certaines familles. J’y ai rencontré des aînés qui avaient plus de 80 et 90 ans. On leur a posé des questions sur la période où les baleiniers venaient dans la baie de Cumberland.
J’ai fait beaucoup de choses dans mon jeune âge. Les archéologues avaient engagé quelques Inuit pour faire la fouille des qammait appartenant aux familles qui vivaient par ici. Quand nous n’étions pas au travail, nous allions rencontrer les aînés qui venaient examiner les sites. Je les ai approchés pour leur demander s’ils savaient où se trouvaient les qammait de la famille de ma grand-mère et de mon grand-père. Ils m’y ont emmené.
Nous avons compté autour de 35 à 40 qammait. J’ai interviewé les aînés, mais je ne les ai pas enregistrés. Je faisais ça dans mes temps libres.
Si nous nous fions au nombre de qammait qu’il y avait dans ce temps-là, il a dû y avoir une centaine de personnes qui vivaient là. Il y en avait pourtant de 300 à 400 au milieu des années 1800.
Nous avions comme mission de déterrer les sentiers, certains qammait et de demander aux aînés ce qu’ils avaient pensé de leur entrevue avec Mark Stevenson. Mark travaillait avec nous et avec tous les traducteurs. Il était très intéressant d’entendre parler du temps des baleiniers, des méthodes qu’ils utilisaient et de la façon dont ils s’organisaient. Les épisodes concernant la chasse à la baleine boréale sur la banquise étaient aussi fascinants. J’ai appris beaucoup de choses. C’était aussi intéressant de voir que c’étaient les hommes qui possédaient ces connaissances.
Plusieurs ours polaires sont venus nous visiter lorsque nous faisions nos fouilles. Dans la deuxième année, tous les jours ou tous les deux jours, un ours polaire venait à passer. Il y avait aussi des faucons qui se posaient toujours aux mêmes endroits.
Ils nous ont aussi emmenés sur des sites à Qaqqaliarvik, une montagne d’où l’on peut voir très loin, pour nous raconter une histoire sur la manière dont ils pêchaient les bélugas, près du littoral situé une soixantaine de mètres (200 pieds) plus bas. Puis, ils nous ont emmenés sur des sites où les bateaux avaient l’habitude de naviguer et ils nous ont conté ce qui était arrivé à chacun d’entre eux. Nous pouvions voir quelques épaves de bateau à marée basse, mais nous ne pouvions pas leur toucher. Il y en avait une au large de Kekerten qui était difficile à voir, toute recouverte de boue qu’elle était. Il y a longtemps que j’y suis allé et je ne saurais vous dire dans quel état elle se trouve aujourd’hui.
On raconte que tout le monde s’entraidait du temps que les Inuit chassaient la baleine boréale sur la banquise, sans l’aide des baleiniers qallunaat. Les baleiniers, eux, chassaient chacun dans leurs camps. Il ne restait littéralement que les femmes dans les camps inuit, à l’exception des jeunes garçons et des enfants. La grosseur de la banquise variait d’année en année, de saison en saison. Ils racontaient que la baie de Cumberland était l’endroit préféré des baleines à cause de toute l’étendue d’eau et que les hommes chassaient presque à longueur d’année, selon les conditions au milieu de l’hiver.

Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 6 de 11

Meeka Mike raconte ce qu’elle a appris au cours du projet d’histoire oral sur Kekerten dirigé par l’anthropologue Mark Stevenson.

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Meeka Mike

Les aînés se faisaient poser des questions sur comment l’arrivée des baleiniers avait changé le mode de vie des Inuit. Ils parlaient de la maladie que ceux-ci avaient amenée et comment les femmes allaient chasser le phoque au printemps à la limite de la glace de mer pendant que les hommes chassaient les baleines boréales. Les Inuit ne chassaient pas seulement les baleines, ils chassaient absolument tout ce qu’ils pouvaient attraper, spécialement si ça pouvait servir à faire de l’huile. À cause de ça, ils pouvaient marchander pour des couteaux à neige, de la nourriture en boîte, du tabac, et des sacs de thé. Les femmes ne faisaient pas qu’être nourries, elles avaient aussi leurs responsabilités. On les emmenait avec les hommes pour coudre des vêtements et les marchander. Il y avait des vêtements de rechange pour les hommes au cas où quelque chose de grave leur arriverait. Les Inuit ont gardé les Qallunaat en vie en les aidant à rester au chaud et en faisant autre chose dont on ne se souvient plus.

On parlait beaucoup des outils de métal. Ils parlaient d’un fusil à harpon, ou d’un fusil à explosif, qui était dangereux. Ils parlaient de choses qu’ils avaient vu pour la première fois, comme la nourriture qui venait des Qallunaat.

L’époque où les Inuit se convertirent au christianisme survint quand les missionnaires vinrent au Nord pour convertir les Inuit à la croyance en Dieu. Je ne peux pas me souvenir de tout de l’ancien mode de vie des Inuit. On ne vit plus comme ça. La conversion à Dieu était une des choses dont les Inuit discutaient quand la vie se mit à changer.

Les gens ont besoin de savoir l’histoire des baleiniers qui sont venus ici et des premiers visiteurs qallunaat. Nos enfants ont besoin de savoir et de comprendre ça. Ils doivent respecter le mode de vie des Inuit et ce qui était important pour eux. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose que quand j’ai grandi. Il y a des dépanneurs et plus de services pour eux. Ils peuvent jouer à plus de jeux. Ils ont besoin de comprendre la relation entre les Inuit et les Qallunaat, et entre autres, les bonnes histoires au sujet des endroits où ils habitaient. On nous a toujours éduqué au sujet de la terre où vivaient nos ancêtres auparavant et nous visitons encore ces endroits. Même si on ne les visitait pas tous, on nous racontait toujours où et comment ils vivaient. Les Inuit doivent connaître l’aventure des baleiniers qui sont venus jusqu’ici, et ils doivent savoir que ce n’est pas vrai que les Qallunaat ont été les premiers à explorer le Nord.

Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 7 de 11

Meeka Mike explique l’importance pour les jeunes générations d’Inuit de comprendre le mode de vie de leurs ancêtres et leurs premières rencontres avec les Qallunaat et les baleiniers.

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Etuangat

Intervieweur :
Vous avez grandi à Kekerten, à une époque où on y faisait encore de la chasse à la baleine. Que pouvez-vous nous raconter sur les baleiniers écossais ou même américains? Peut-être en commençant par leur arrivée dans votre région. Que vous rappelez-vous des baleiniers?

Etuangat :
Je n’ai jamais connu les Américains. J’en ai seulement entendu parler, même si les vieux bâtiments n’étaient pas loin – les lits se trouvaient encore à l’intérieur, au grenier. C’est ce qui restait quand je suis arrivé. Je m’en souviens un peu, mais vraiment pas beaucoup. Ils dormaient dans la pièce du haut. Je n’ai jamais eu affaire à eux. Il ne restait d’eux que des histoires; il ne restait plus de Qallunaat américains à ce moment-là.

Intervieweur :
Alors, comment arrangeait-on la station baleinière de Kekerten?

Etuangat :
L’autre groupe que j’ai connu rassemblait son équipement pour le mettre dans des conteneurs et le faire sécher. Ils faisaient cela chaque été, début août. On rassemblait l’équipement de pêche et on entassait tout dans les bateaux. J’ai fini par comprendre qu’ils procédaient ainsi chaque année. On amenait les bateaux devant la maison, on les vidait et mettait leur contenu dans des barils. On alignait ensuite les bateaux en rang. Quelques personnes restaient derrière pour travailler pour les baleiniers, mais pas beaucoup, même pas dix. On laissait ceux qui devaient travailler derrière, sur l’île. Ces gens repeignaient les bateaux, qui avaient déjà servi pour la chasse du printemps. Les bateaux restaient là jusqu’à l’arrivée des navires. Je me souviens avoir vu les navires. Ces personnes étaient les seules à travailler à la station pendant l’été, tout l’été d’ailleurs. Il n’y avait parfois que six personnes.

Intervieweur :
Les baleiniers écossais venaient-ils ici seulement pour l’été, pendant la saison de navigation, ou restaient-ils tout l’hiver?

Etuangat:
Du temps que j’étais là, ils n’ont jamais passé l’hiver, mais on m’a dit qu’ils avaient l’habitude de le faire avant ma naissance. Avec le recul, il semble que je sois né à une époque où certains baleiniers hivernaient, mais je n’ai jamais entendu parler qu’ils passaient l’hiver ici. Mais je suis né à une époque où ça se faisait encore.

Intervieweur :
Quel âge aviez-vous lorsque vous avez commencé à accompagner les baleiniers? Étiez-vous adolescent?

Etuangat :
Je n’étais même pas adolescent. J’étais encore trop jeune pour pêcher la baleine, mais je chassais d’autres animaux avec les gars. Cela dit, je les accompagnais seulement à titre d’aide. On m’a pris dans un équipage baleinier par manque de main-d’œuvre. Ils ont donc essayé de m’apprendre. Le chef, Angmarlik, m’enseignait.

Intervieweur :
Angmarlik?

Etuangat :
Oui, Angmarlik.

Intervieweur :
Angmarlik a-t-il toujours été le chef des chasseurs de baleines?

Etuangat :
Oui, du temps que j’étais là, il a toujours été le chef, même en présence de Qallunaat, mais ces derniers semblaient surtout surveiller la nourriture des Blancs.

Intervieweur :
Le Qallunaaq?

Etuangat :
Oui, le Qallunaaq, il ne semblait pas s’occuper de l’équipement de chasse à la baleine ou au phoque, ou même des munitions. Pour l’équipement extérieur, Angmarlik était le chef incontesté.

Intervieweur :
Lorsque vous avez commencé à remarquer les baleiniers, quand vous étiez petit garçon, que faisiez-vous lorsqu’ils allaient chasser la baleine?

Etuangat :
Avant de me joindre à eux, je faisais ce qu’un petit garçon normal faisait à l’époque. Et lorsque j’ai commencé à chasser avec eux, leur équipement était rendu en bien mauvais état…

Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 8 de 11

Etuangat Aksayook (1901-1996) se souvient de la présence des derniers baleiniers écossais à la station baleinière de Kekerten au début du siècle dernier.

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Etuangat :
Les carabines étaient en mauvais état. J’étais forcé d’utiliser la vieille carabine de mon père, mais, souvent, je ne trouvais pas de munitions. Lorsque je suis devenu membre de l’équipage baleinier, j’avais peu d’expérience à la rame – en fait, je n’avais même pas fini de grandir et, à l’époque, la rame représentait le seul mode de transport. J’ai dû voyager en bateau à rames; c’était un des durs côtés de la vie d’équipage.

Intervieweur :
On pourchassait les baleines sans moteur?

Etuangat :
Oui, il n’y avait pas de bateau à moteur quand j’étais garçon. Seul le grand navire annuel avait un canot à moteur. C’est le premier bateau ordinaire à moteur que j’ai vu.

Intervieweur :
Comment faisait-on pour rattraper les baleines sans moteur?

Etuangat :
Si elles ne remarquaient rien d’étrange, les baleines restaient là. Elles flottaient tranquillement, en bougeant un petit peu quand il n’y avait pas de vent. On pouvait facilement s’approcher d’elles quand elles n’essayaient pas de se sauver. Lorsqu’elles plongeaient, nous attendions patiemment qu’elles refassent surface. Vous comprenez le mot qamajuq?

Intervieweur :
Je n’ai aucune idée de ce que cela signifie.

Etuangat :
Attendre ou espérer que cela refasse surface. Pendant ce temps, nous nous préparions. Nous attachions la corde et la pointe au harpon. Lorsque tout était prêt, il ne restait plus qu’à attendre. En eau calme, sans vent, il fallait utiliser des avirons, parce que les rames éclaboussent trop et les baleines les entendent.

Intervieweur :
Alors, on s’approchait lentement à l’aviron?

Etuangat :
Oui, en eau calme. Autrement, si la mer était agitée et qu’il y avait des vagues, ils utilisaient les rames. On avait ordonné à mon groupe de ramer sans cesse! Nous ramions très fort pendant que la baleine était à la surface. Une fois, j’étais dans un équipage et la baleine que nous pourchassions se trouvait juste à côté de nous. On m’a fait changé de place parce que je me trouvais là où on garde les cordes. J’ai donc dû me déplacer et j’étais figé devant la baleine. On me criait de ramer, mais je ne faisais que regarder la baleine. On me criait « Allez, rame! Plus fort! » J’étais peut-être trop jeune ou trop naïf. Puis la baleine était là, très près, et on a pu la harponner facilement. Puis la corde se dévidait lentement; cela prenait un certain temps avant qu’elle ne se tende. Elle était attachée à l’avant du bateau par un nœud coulant, également attaché à la longue corde principale. Celle-ci passait dans une boucle à l’avant. Lorsque la première corde se tendait, ça donnait un sacré coup!

Intervieweur :
À cause de la traction?

Etuangat :
Oui, la traction soudaine de la baleine. Et on ne se tenait pas près de la corde lorsque le nœud atteignait la boucle à l’avant. Le conducteur du bateau était occupé à garder la corde bien droite; elle faisait le tour du bateau. Il la tenait comme ceci.

Intervieweur :
Il la tenait simplement comme ceci?

Etuangat :
Oui, parce qu’elle faisait comme ceci, elle passait là, alors que cette section faisait comme cela. Pendant ce temps, un autre homme versait de l’eau de mer sur la corde.

Intervieweur :
Il versait de l’eau sur la corde?

Etuangat :
Oui, il recueillait de l’eau de mer et, chaque fois que le bateau ralentissait, on pouvait voir de la fumée s’élever de la partie du bateau où la corde faisait le tour, et ça allait très vite. L’autre bateau accompagnait le bateau avec la baleine, pour ne pas demeurer à l’arrière.

Intervieweur :
Donc, Angmarlik était le seul à harponner la baleine?

Etuangat :
Quelqu’un d’autre… Kullu; Kullu avait harponné celle-là.

Intervieweur :
Quel poste occupait Angmarlik?

Etuangat :
Oui, il était de la partie, il en ferait partie, et il avait été harponneur pendant longtemps.

Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 9 de 11

Etuangat Aksayook (1901-1996) explique l’art de chasser la baleine boréale.

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Joavie Alivaktuk

Joavie :
Nous allons nous arrêter à divers endroits pour que je vous explique ce qu’on y faisait. Je vais vous raconter ce que nos aînés nous disaient.

Intervieweur :
Allons-y.

Joavie :
Je raconte cette histoire à toutes sortes de gens, dont des Qallunaat. En fait, ce sont surtout des Qallunaat qui viennent ici, bien que nous recevions aussi quelques Inuit. Les Qallunaat sont plus nombreux en été, mais ils ne viennent pas ici l’hiver.

Intervieweur :
Plus personne ne vit ici?

Joavie :
Non, plus maintenant. Il y a un camp habité près d’ici, où des gens passent l’hiver, mais il ne fait pas partie de l’île.

Intervieweur :
Il y a des moustiques, n’est-ce pas?

Joavie :
Oui, c’est l’un de ces endroits où on trouve habituellement beaucoup de moustiques. C’est un vieux campement; il y a beaucoup de végétation. Comme je vous l’ai dit, nous allons nous arrêter à divers endroits pour que je vous en parle, mais je dois d’abord vous avertir, comme je le fais avec tous les visiteurs qallunaat : si vous voyez quelque chose qui a l’air vieux, ne le ramassez pas. Nous voulons que les générations futures puissent observer ces vestiges du passé. Ces artefacts appartiennent à la collectivité. Je demande aussi aux gens ne pas laisser de détritus; il y a une poubelle à bord du bateau. Nous tentons de garder l’endroit propre; nous ne voulons pas y voir de trucs comme ceci. Le but est de conserver toutes ces choses pour toujours. Je demande aussi aux gens de demeurer sur le trottoir, parce qu’il y a des artefacts fragiles affleurant à la surface. Allons-y, je vous raconterai en chemin.

L’huile de baleine était expédiée par bateau. À l’époque, c’est cette huile qui motivait la chasse à la baleine. Cette région était un chantier important; voici des fanons attachés ensemble et prêts à être expédiés. Il y avait toujours quelque chose à réparer et c’est ce que fait cette personne. Ici, on a des bateaux couchés à l’envers. Ce sont des baleinières. On peut voir les planches qui servaient à les tirer sur la berge; plus tard, nous pourrons aller les regarder plus près. N’hésitez pas à me poser des questions durant nos arrêts.

Intervieweur :
Oui, qu’en est-il des gens qui travaillaient sur la berge? Les Inuit servaient d’aides aux Qallunaat? Étaient-ils d’abord recrutés ou se trouvaient-ils simplement déjà là? Bref, comment les baleiniers qallunaat et les Inuit du coin se retrouvaient-ils ensemble?

Joavie :
Lorsqu’il y avait des habitants ici, avant la pêche à la baleine, ils étaient dirigés par un Inuk, le chef. C’est ainsi que ça se passait ici. Ce n’était pas juste les Qallunaat qui pêchaient de leur côté ou les Inuit, du leur. Ils pêchaient les baleines ensemble, ils s’entraidaient. Les pêcheurs qallunaat ne s’intéressaient pas réellement à la viande de baleine, que les Inuit, eux, consommaient, surtout le maktak (la peau de la baleine). Deux parties de la baleine intéressaient les Qallunaat : la graisse et les fanons. Bon, ces choses ici peuvent nous aider à imaginer ce que faisaient nos ancêtres. Là-bas… Je vous raconterai la suite en bas. Il y aussi des choses à voir par ici.

Intervieweur :
À Kekerten, aujourd’hui, on peut voir les objets abandonnés sur place, les choses que les gens utilisaient à l’époque, la manière dont ils vivaient. Mais ces choses devant nous, ces ossements, ce sont des os de baleine boréale?

Joavie :
Oui, ce sont des os de baleine boréale. Voici l’omoplate d’une petite baleine et une partie de sa mâchoire inférieure. On voit qu’elle a été sciée en deux, parce qu’à l’époque, les os de baleine avaient plusieurs utilités. On s’en servait pour faire des poteaux de tente, des patins de traîneau et des traverses. Plus tard, quand les Inuit ont fondé des coopératives, on récoltait les os pour les sculpter et gagner quelques sous. C’est pourquoi il reste si peu d’ossements à Kekerten. Les Inuit les utilisaient.

Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 10 de 11

Il s’agit d’une visite guidée de la station baleinière de Kekerten, maintenant devenue un parc territorial du Nunavut.

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Joavie :
Oui, les fanons entraient dans la fabrication de parapluies, de fouets pour chevaux et de corsets pour rentrer le ventre. J’imagine que les plus gros Qallunaat souhaitaient avoir l’air mince et que c’est pour cela qu’ils utilisaient des corsets. On n’utilisait pas cela ici. On prélevait la graisse qu’on traitait à cet endroit. On mettait les gros morceaux de graisse dans ces kittuunat (de grandes casseroles carrées)… c’est ainsi qu’on les appelait : kittuunaq. À cette époque de l’année, si on capturait une baleine, on gardait sa graisse dans ces grandes casseroles, pour laisser l’huile en sortir en attendant que le navire arrive. Ce procédé était plus long. On mettait toujours les gros morceaux dans ces récipients. Cela dit, on fondait aussi la graisse, coupée en plus petits morceaux, dans ces deux chaudrons qu’on faisait bouillir sur un feu de camp. Cette technique était beaucoup plus rapide. Puis, on coulait l’huile ainsi obtenue dans des barils qu’on expédiait ensuite dans les pays Qallunaat. Là-bas, l’huile était traitée pour servir de lubrifiant à machinerie, d’huile à lampe et même de savon. Elle avait plusieurs usages. Les Inuit utilisaient aussi les os de baleine pour faire des patins et des traverses de kamotiit, ainsi que des embouts d’aviron. Donc, les os servaient sur place, ainsi que la viande, qu’on cuisait parfois sur le feu de camp ou qu’on faisait sécher. C’était la nourriture des Inuit et de leurs chiens. Ainsi, à l’époque, toute la baleine était utilisée. Les Inuit chassaient la baleine avant l’arrivée des prospecteurs d’huile. Elle a pris fin seulement après l’arrivée de ceux-ci.

Interviewer :
Qu’est-ce que c’est que ça?

Joavie :
Aussi par là, nous allons voir d’autres choses. Ici, c’était des postes de travail.

Intervieweur :
Et ceci, on dirait un vieux site de tente. Est-ce la fondation d’anciennes maisons?

Joavie :
Oui, les Américains travaillaient ici. Ils ont érigé des bâtiments qui servaient aussi d’habitation pour leurs travailleurs et de lieu de travail. Nous sommes maintenant à l’endroit où étaient situés les bâtiments des Américains. Il y aussi un drapeau là, mais on ne le voit pas bien d’ici. Les Américains étaient ici en 1860, quand leur drapeau comptait 26 étoiles. Aujourd’hui, il en a 52, parce qu’il y a 52 états américains.

Intervieweur :
Et ceci, est-ce l’emplacement d’un vieux qammaq?

Joavie :
Oui, c’est bien cela. La personne qui habitait ici habite maintenant Pangnirtung. Vous vous demandez probablement où sont passés les vieux bâtiments. L’endroit où nous nous tenons présentement est le site d’un ancien qammaq qui était fait de vieux bois de bateaux et de vieux bâtiments. À l’époque, nos ancêtres inuit ramassaient tout ce qu’ils trouvaient, des morceaux de bois, et ils ne laissaient rien derrière eux qui leur était cher. Ce qammaq était aussi fait en partie de bois récupéré sur de vieux navires et de ce que les Qallunaat avaient laissé derrière eux. Ces pièces de métal proviennent de vieux navires; d’autres pièces proviennent de vieux bâtiments Qallunaat. À leur départ, les Inuit ont emporté avec eux certains des bâtiments.

Intervieweur :
Celui-ci, quand l’aurait-on abandonné?

Joavie :
Probablement autour de 1925 ou 1926, quand on a cessé de vivre ici.

Intervieweur :
Qui habitait ici à l’époque?

Joavie :
Ce fut le premier qammaq de notre cher aîné Etuangat, de Pangnirtung. Il est né ici et a passé son enfance ici.

Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 11 de 11

Il s’agit d’une visite guidée de la station baleinière de Kekerten, maintenant devenue un parc territorial du Nunavut.

Le savoir inuit améliore les méthodes de chasse à la baleine

La chasse à la baleine à la limite des glaces

« Nous nous rendions à la lisière des glaces en mai, alors qu'il faisait encore très froid dehors et que l'intérieur des tentes était recouvert de givre. Là, nous pouvions voir de nombreux bélugas suivre le bord de la glace, mais personne ne faisait feu. On nous avait dit de ne pas tirer, parce que les bélugas voyagent généralement en compagnie des baleines boréales. Et notre objectif, c'était ces baleines. C'est ce que nous disait notre chef, un Inuk.

Après une longue attente, une baleine boréale finissait par remonter à la surface. Nous la surveillions, patientant assez longtemps pour que son dos ait le temps de sécher. À ce moment, nous lancions quatre baleinières à sa poursuite. Même propulsés à la rame, ces bateaux se déplaçaient très vite, faisant la course: le premier à atteindre la baleine aurait l'honneur d'asséner le premier coup. Parfois, la proie se contentait de nous regarder approcher. À l'époque, certaines baleines étaient si faciles à capturer qu'on pouvait pousser le bateau sur leur dos sans qu'elles ne s'en rendent compte.

Dès que l'équipage d'un bateau ramassait son équipement de chasse, les trois autres bateaux s'immobilisaient et adoptaient le rôle d'assistants. Une fois la baleine harponnée, tout le monde minutait la durée de plongée de l'animal. Il pouvait demeurer submergé pendant près de trois heures.

Il arrivait qu'on préfère tirer sur la baleine avec un très gros fusil. Puis, on la harponnait et on attachait la corde principale à la proue du bateau, que la baleine remorquait à toute vitesse. L'animal tournait en direction du rebord de la glace, dans l'espoir de plonger en dessous. Si nous réussissions à la tuer là, nous la hissions sur la glace. Après quoi, nous pouvions dormir en paix.

Au réveil, notre chef annonçait que nous dormirions à nouveau que lorsque nous atteindrions la terre ferme, qui semblait alors incroyablement loin. Notre chef ne voulait pas perdre la précieuse baleine; c'est pourquoi le prochain arrêt se ferait sur la terre ferme et pas avant. Je me souviens qu'à ces mots, je me disais « pas question! » À l'approche du rivage, je réalisais que nous ramions depuis trois jours et trois nuits, parfois quatre jours, sans sommeil. Impossible de dormir avant d'atteindre la rive, malgré notre fatigue extrême. En touchant terre, nous ne prenions même pas la peine de manger: nous attrapions notre sac de couchage et nous nous installions directement sur le sol. Et nous faisions tout ce travail sans recevoir d'argent. »

Markosie Pitseolak, 1973

La chasse à la baleine dans le détroit de Cumberland

Groupe d'Inuit, baie de Cumberland, Nunavut 155 Ko Groupe d'Inuit, baie de Cumberland, Nunavut

En 1820, la pêche à la baleine adopta un nouveau circuit: un itinéraire en sens inverse des aiguilles d'une montre passant par la baie de Baffin, le détroit de Davis, puis un dernier arrêt à l'île Durban. À l'époque, les baleiniers ne connaissaient pas la baie de Cumberland; elle ne figurait pas sur les cartes. On avait seulement une vague idée de son existence, en raison des expéditions de John Davis, deux cents ans plus tôt. Néanmoins, le premier baleinier à s'y rendre, l'Écossais William Penny, le fit en 1840, après avoir discuté avec des Inuit de Durban. L'île étant le dernier arrêt des baleiniers avant de regagner l'Angleterre ou l'Écosse, elle attirait maintenant des Inuit de la baie de Cumberland.

Penny s'intéressait particulièrement à Inulluapik, un Inuit de Qimmiqsut, sur la côte sud. Sa famille et lui avaient voyagé depuis la baie et la péninsule de Cumberland dans un umiak en peau de morse, pour s'établir à un endroit d'où ils pourraient rencontrer les baleiniers chaque année. Penny amena Inulluapik en Écosse, puis le ramena à Qimmiqsut l'année suivante, sur un autre navire. Cela dit, avant 1840, la baie de Cumberland ne faisait pas partie de l'itinéraire régulier des baleiniers.

Le Nanook, bateau de la Compagnie de la Baie d'Hudson piloté parun équipage iInuit 85 Ko Le Nanook, bateau de la Compagnie de la Baie d'Hudson piloté parun équipage iInuit

Lorsque les Hollandais se retirèrent de la pêche à la baleine, vers 1802, plus de la moitié de la population de baleines avait déjà été décimée durant cette période de chasse. Les Hollandais ont pris une énorme quantité de baleines le long de la côte du Groenland. Ils n'exploitaient probablement qu'une partie du stock qui hiverne là puis remonte vers le nord en été.

Cela dit, ce stock de baleines remonte vers le nord en suivant plus d'un itinéraire. Le groupe se divise probablement en fonction du sexe et de l'âge, les gros mâles longeant la côte du Groenland, les femelles et les jeunes traversant les floes pour rallier la côte de l'île de Baffin, puis atteindre la région de Pond Inlet et de la baie de Lancaster, pour rejoindre les mâles plus tard. Ainsi, ces baleines échappèrent en grande partie à la prédation du 18e siècle. Cependant, lorsque les baleiniers modifièrent leur routine, elles devinrent des proies faciles, en raison de leur grand nombre. Évidemment, il s'agit de la baleine boréale (ou la baleine du Groenland, ce qui revient au même).

Angmarlik à Pangnirtung 72 Ko Angmarlik à Pangnirtung

La première expédition de William Penny fut un échec, mais la seconde fut un succès. Les années 1840 ne furent pas très productives dans la baie de Cumberland, les baleiniers ne réussissant pas à coordonner leurs mouvements à la migration des baleines. Ils firent de bonnes prises seulement lorsqu'ils commencèrent à hiverner sur place.

En hiver, la glace avançait jusqu'au sud de la baie. Il s'agissait de floes consolidés et de glace fixe jointe à la côte. Puis, on trouvait des floes concentrés, mais en mouvement, ce qui est plutôt stable. Les baleines s'approchaient de cette lisière, peut-être hivernaient-elles carrément dans l'embouchure de la baie de Cumberland. Plus tard dans la saison, à mesure que la fonte printanière s'accélérait, cette lisière reculait et les baleines pénétraient dans le golfe. Mais il n'y avait pas de chasseurs là, à cette époque.

La baie de Cumberland 198 Ko La baie de Cumberland

Les Inuit expliquèrent à Penny et à d'autres qu'il y avait deux périodes propices à la pêche à la baleine dans la baie de Cumberland : en mai et en septembre-octobre. Les baleines se rendaient plus au nord pendant l'été, puis elles revenaient à l'automne. Les baleiniers eurent alors l'idée de passer l'hiver dans la baie. Dès lors, leur chasse devint beaucoup plus productive.

On doit l'invention de cet hivernage à un équipage américain, celui du McLellan, dont une douzaine de membres restèrent à Qimmiqsut (île Nimigen). On trouve encore là un bâtiment carré fait de murs de pierre; je suis plutôt certain qu'il s'agissait de leur demeure. Ils utilisèrent les méthodes inuit et adoptèrent l'habillement inuit, mais ils avaient aussi leurs embarcations, leurs harpons et leur équipement de chasse. Cet hiver-là, ils attrapèrent environ dix-sept baleines.

Ce fut ensuite au tour de Penny d'hiverner sur place, à bord de son navire. Il avait de l'expérience en ce domaine, acquise en 1850, alors qu'il dirigeait une expédition pour secourir l'expédition de Sir John Franklin. Il avait amené deux navires dans la baie de Lancaster, par le détroit de Barrow, où il les avait laissés se prendre dans la glace, à proximité d'autres vaisseaux, tous à la recherche de Franklin. Fort de cette expérience, il décida de retenter l'expérience dans la baie de Cumberland, avec grand succès.

Il profita immédiatement de la main-d'oeuvre et de l'expertise des Inuit. L'équipage disposait de ses propres bateaux de pêche, mais on se rendit compte qu'on pouvait en confier un ou deux à des équipages inuit, ce qui s'avéra très efficace. Les marins n'offrirent pas d'argent aux Inuit, mais ils leur laissèrent des marchandises, comme de la nourriture et du tabac.

On trouve des ruines des stations baleinières de Penny à Kekerten, où il y a aussi un parc historique. À partir d'une base située à Kekerten, Penny envoyait ses bateaux de pêche et ses baleiniers jusqu'à la lisière des glaces, à une trentaine de kilomètres. Ils partaient avec tous les bateaux, ainsi que quelques tentes, dans lesquelles ils vivaient et cuisinaient. Lorsqu'ils apercevaient des baleines, ils partaient à leur poursuite, puis les ramenaient à la lisière ferme, les dépeçaient dans l'eau, retiraient la graisse qu'ils chargeaient sur des qamutiit pour la ramener à Kekerten. Là, ils la remisaient à bord des navires. Penny disposait de 22 attelages de chiens sur qamutiit qui faisaient la navette tous les jours et de 200 Inuit à sa solde. L'idée d'hiverner sur place a merveilleusement réussi à Penny, qui fut imité par de nombreux navires, ce qui inaugura une nouvelle ère baleinière.

Avec le temps, les marins découvrirent d'autres havres propices à l'hivernage, dont un autre dans les îles Kekerten. Un bon havre devait offrir une glace stable, qui demeure figée tout l'hiver (si elle dérive à la première tempête d'octobre, c'est mauvais signe). Et le havre devait être assez peu profond pour permettre de s'y ancrer en attendant la glace. On remontait ensuite l'ancre, le navire étant maintenu en place par la glace. Mais il ne fallait absolument pas que cette glace dérive, ce qui se produisait parfois. Certains havres convenaient parfaitement, d'autres étaient à éviter.

L'île Blacklead et, tout près, Naujaqtalik, furent des endroits populaires dans les années 1800. Les navires américains et écossais hivernaient surtout à Kekerten et à Blacklead. On appelait cette dernière ainsi, black lead, en raison du minerai de plomb qui se trouve à proximité. Il y avait plusieurs havres d'hivernage. Cape Haven (Singaijaq en inuktitut) faisait partie des havres importants. Il se situait entre la baie de Cumberland et la baie de Frobisher. C'est là que se rendit Charles Francis Hall en 1860. Plus tard, Cape Haven devint un poste de traite américain. Peu de navires baleiniers s'arrêtaient à l'embouchure de la baie de Frobisher.

Parallèlement, le stock de baleines chuta considérablement après 1870. De toutes les baleines prises depuis 1820 dans la pêcherie du détroit de Davis, en incluant la baie de Cumberland, 75 % le furent au cours des vingt premières années. Le nombre de prises déclina graduellement pendant le reste du siècle. On se tourna vers les peaux de phoques, voire même l'ours polaire pour s'approvisionner en graisse et en huile. Les activités se diversifièrent beaucoup : avant 1870, elles se limitaient à la baleine; après 1870, elles s'étendaient à tout.

Dès qu'un havre recevait la faveur des baleiniers pour y hiverner pendant dix mois, l'endroit attirait les Inuit. Du coup, leur population devint plus centralisée, moins éparpillée sur le territoire. Ils modifièrent leurs cycles de chasse et perdirent un peu de leur indépendance. La maladie fit son apparition.

Cela dit, le changement toucha les deux camps. Lorsque les baleiniers partaient à la chasse avec les Inuit, lorsqu'ils se rendaient au lac Nettiling et ailleurs pour chasser le buf musqué et le caribou, ils adoptaient les moeurs des Inuit. La même chose s'applique aux échanges commerciaux : les baleiniers initièrent les Inuit aux armes à feu et aux baleinières, qui en retour les initièrent aux parkas en peau de caribou, aux kamiit en peau de phoque ou de phoque barbu. Même si les Européens étaient supérieurs en matière de production, de fabrication, de diversité et d'efficacité, ils pouvaient apprendre beaucoup des Inuit.

Propos recueillis lors d'une entrevue avec Gillies Ross, Ph. D.
Professeur émérite de géographie à l'Université Bishop

Des nuits entières à danser au son de l'accordéon

L'époque des baleiniers a laissé tout un héritage qui marque encore aujourd'hui la vie des Inuit, incluant leur musique. Entre autres choses, les gens utilisent toujours les accordéons. Car autrefois, il y avait près de Cape Haven, une des stations baleinières, un endroit appelé Singaijaq où des maisons de bois avaient été abandonnées une fois la chasse à la baleine terminée. Une fois que les gens de Singaijaq eussent abandonné leurs maisons, ils y avaient laissé plusieurs accordéons. Ils les avaient laissés là tout l'hiver, de peur de les abîmer pendant leur voyage. Puis, pendant l'année, lorsqu'elles passaient dans le coin de Singaijaq, beaucoup de familles, en route pour la chasse dans différents endroits, s'arrêtaient là pour faire de la musique et danser des nuits entières au son des accordéons!

Les gens laissèrent les accordéons dans les maisons de bois jusqu'en 1939, quand enfin ils comprirent que les baleiniers ne reviendraient pas. À partir de ce moment, les Inuit ont commencé à défaire le bois des maisons et à l'utiliser notamment comme planchers pour leurs tentes. J'avais fait une entrevue avec une femme dont la mère avait laissé ses accordéons dans une des maisons de bois et elle me raconta comment ils avaient finalement rapporté les deux accordéons. Le premier avait été ruiné en route par les enfants, mais le deuxième était resté en bon état pendant longtemps. La musique qui avait été entendue à bord des vaisseaux et dans les camps les avait marqués, voilà pourquoi on joue encore de l'accordéon au Nunavut.

Extrait tiré d'une entrevue avec Dorothy Harley Eber en novembre 2008