Vous êtes ici : Accueil » Avant l'arrivée des Européens
Enoosie Nashalik
Je pense que c’est formidable de nos jours, parce que maintenant on connaît notre histoire. Nos ancêtres aimaient bien leurs façons d’être, et nous le savons aujourd’hui. Je pense que maintenant le monde est comme mélangé et confus. Dans le passé, il se tirait bien d’affaire; tout ce qu’ils avaient à faire c’était de chasser pour assurer leur survie. Ils savaient ce qu’ils faisaient même s’ils n’avaient pas d’idée sur qui était Dieu, mais ils connaissaient tout de même quelque chose. Je vais dire quelque chose qui n’a pas de rapport à sa question. J’ai dit que je ne savais rien au sujet des chamans, mais certains chamans sont bons comme ceux qui pouvaient guérir des gens malades à une époque où il n’y avait pas de docteurs. D’autres étaient capables de pratiquer la sorcellerie, et certains pouvaient même tuer. Il y avait des bons et des mauvais chamans. Il y en a qui pouvaient faire des prédictions pour trouver de la nourriture et d’autres avaient des animaux comme esprit.
Doug Stenton
Les archéologues appellent le groupe qui a précédé les Inuit contemporains la culture de Thulé. Selon les recherches effectuées depuis plusieurs années, cette culture aurait eu ses origines dans le nord de l’Alaska. Pourquoi les populations de Thulé ont-elles entamé une migration vers l’est, au Canada et au Groenland? Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, mais on s’entend généralement pour dire que cette migration s’est produite il y a environ un millier d’années, bien que certains chercheurs placent maintenant son début en 1200 apr. J.-C. Selon les études, la chasse à la baleine boréale aurait joué un rôle prédominant dans ce déplacement, mais ce ne fut probablement pas le seul facteur. Tout au long de l’histoire, on trouve partout dans le monde des populations qui se sont déplacées vers de nouveaux territoires; dans le cas qui nous occupe, d’autres pressions ou changements ont pu s’exercer sur la population pour la motiver à migrer de la sorte.
Les populations de la culture de Thulé étaient vraisemblablement organisées en groupes familiaux qui se sont déplacés plutôt rapidement vers l’est, pendant quelques générations, pour finalement occuper l’essentiel de ce qu’on appelle maintenant le Nunavut et l’Arctique canadien, tout en s’étendant même plus au sud, jusqu’au Labrador et au Québec. On constate, à travers de nombreux aspects de leur culture matérielle et d’autres types d’activités, que ces peuples étaient les ancêtres biologiques et culturels des Inuit contemporains. On perçoit aussi leurs liens anciens avec l’Alaska dans le style de leurs vestiges archéologiques: formes et gravures des artefacts, etc.
Pour les premières générations, disons les deux premiers siècles de présence dans la région, les peuples de Thulé fondaient leur subsistance et leur organisation sociale en grande partie sur la chasse aux grands cétacés. Évidemment, cela devait demander énormément de collaboration. Avez-vous déjà vu une baleine boréale? C’est une créature très impressionnante, dont la capture nécessite la participation de beaucoup de gens, de l’organisation, ainsi qu’un leadership bien structuré.
Akaka Sataa
Je ne suis pas certain d’où provenaient mes arrière-grands-parents ainsi que leurs frères et sœurs, ni où ils vivaient, mais je sais qu’ils ne vivaient pas qu’à un seul endroit. Nous allions à des endroits différents pour passer l’hiver quand la toundra gelait, mais avant le gel. Ceux qui n’avaient pas de bateaux ne quittaient pas leur campement.
Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut qui a fouillé d’anciens sites de campements dans la région, explique l’importance de la chasse à la baleine pour les ancêtres des inuit actuels que l’archéologie qualifie de thuléens. Deux aînés inuit, Akaka Sataa et Enoosie Nashalik parlent de la tradition inuit.
Les archéologues appellent le groupe qui a précédé les Inuit contemporains la culture de Thulé. Selon les recherches effectuées depuis plusieurs années, cette culture aurait eu ses origines dans le nord de l’Alaska. Pourquoi les populations de Thulé ont-elles entamé une migration vers l’est, au Canada et au Groenland? Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, mais on s’entend généralement pour dire que cette migration s’est produite il y a environ un millier d’années, bien que certains chercheurs placent maintenant son début en 1200 apr. J.-C. Selon les études, la chasse à la baleine boréale aurait joué un rôle prédominant dans ce déplacement, mais ce ne fut probablement pas le seul facteur. Tout au long de l’histoire, on trouve partout dans le monde des populations qui se sont déplacées vers de nouveaux territoires; dans le cas qui nous occupe, d’autres pressions ou changements ont pu s’exercer sur la population pour la motiver à migrer de la sorte.
Les populations de la culture de Thulé étaient vraisemblablement organisées en groupes familiaux qui se sont déplacés plutôt rapidement vers l’est, pendant quelques générations, pour finalement occuper l’essentiel de ce qu’on appelle maintenant le Nunavut et l’Arctique canadien, tout en s’étendant même plus au sud, jusqu’au Labrador et au Québec. On constate, à travers de nombreux aspects de leur culture matérielle et d’autres types d’activités, que ces peuples étaient les ancêtres biologiques et culturels des Inuit contemporains. On perçoit aussi leurs liens anciens avec l’Alaska dans le style de leurs vestiges archéologiques: formes et gravures des artefacts, etc.
Pour les premières générations, disons les deux premiers siècles de présence dans la région, les peuples de Thulé fondaient leur subsistance et leur organisation sociale en grande partie sur la chasse aux grands cétacés. Évidemment, cela devait demander énormément de collaboration. Avez-vous déjà vu une baleine boréale? C’est une créature très impressionnante, dont la capture nécessite la participation de beaucoup de gens, de l’organisation, ainsi qu’un leadership bien structuré.
Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut raconte l’histoire des migrations des Inuit thuléens, les ancêtres des Inuit actuels. Il discute de l’importance de la cohésion sociale nécessaire pour chasser et manœuvrer la baleine boréale.
Doug Stenton
Lorsque les baleiniers européens et nord-américains arrivèrent en force, au 18e siècle, ils rencontrèrent des populations inuit expertes dans la chasse de toutes les espèces nordiques imaginables. On peut se demander si, à ce moment, la chasse à la baleine jouait un rôle aussi prédominant qu’il l’avait été à l’arrivée de la culture de Thulé au Nunavut. Ce n’est pas que les Inuit pré-modernes ne possédaient plus le savoir et les compétences nécessaires pour chasser ces bêtes, mais plusieurs facteurs auraient pu réduire la disponibilité des baleines, comme des limites à l’accessibilité aux baleines boréales ou des changements climatiques augmentant la quantité de glace à certains endroits. Toujours est-il qu’au 18e siècle, au début de la période ethnographique, d’autres gibiers occupaient les premiers rangs en matière de chasse et d’alimentation, comme le phoque annelé, le caribou, le morse et d’autres espèces de phoque. On capturait probablement encore de grands cétacés à fanons, mais un changement s’était opéré.
Au début de la période ethnographique, les travaux de David Damas et d’autres chercheurs même depuis les années 1800 nous enseignent que pour la majeure partie de l’hiver, on érigeait de grandes communautés d’igluit (igloos) sur la glace de mer où on chassait les phoques annelés directement à leurs trous de respiration. Ici encore, cette activité requérait une organisation et une structure sociale complexes, mais on remarque surtout un passage d’habitations sédentaires en terre et en os de baleine à une installation beaucoup plus mobile permettant de chasser plusieurs espèces pour subvenir aux besoins presque à l’année.
Tout comme les Inuit, les peuples de la culture de Thulé devaient posséder une connaissance poussée des cycles des différents gibiers, de leur disponibilité et de leur concentration géographique selon les saisons. Pourtant, on constate par les relevés archéologiques que les Inuit pré-modernes dépendaient plus de choses comme les troupeaux de caribous migratoires par exemple, surtout en automne. Puis vient la chasse au phoque, au morse, peut-être aux petits cétacés, enfin peut-être une baleine plus grosse, s’il en venait à passer.
Je sais d’expérience, surtout par une demeure hivernale thuléenne où j’ai fait beaucoup de fouilles, que ces maisons contiennent beaucoup de matériel et ce que certains livres appellent des gadgets. Il s’agissait en fait d’armes composites très détaillées et servant à mille et une fonctions: la pêche aux moules, les bolas pour attraper des oiseaux ou les harpons et lances utilisés pour la pêche. Rien n’était hors de portée des techniques et des talents des peuples de la culture de Thulé.
Il peut être difficile de reconstruire avec précision cette transformation de la culture de Thulé, mais lorsqu’on étudie les peuples thuléens, on constate que ceux-ci étaient capables d’une grande mobilité. Les archéologues parlent du nomadisme en termes de mobilité et étudient le degré de mobilité des populations. Comme technologies favorisant les grands déplacements, les peuples de Thulé disposaient du qajaq (kayak), de l’umiak, du qamutik et de l’attelage de chiens. Ils étaient donc en mesure de se rendre à peu près n’importe où, en toute saison, que ce soit pour socialiser, pour chasser ou pour quelqu’autre raison que ce soit. Peu d’obstacles leur barraient les voies terrestres et maritimes. Cela dit, de manière très générale, les conditions environnementales changeantes semblent avoir exercé une influence prédominante sur les espèces chassées, ainsi que sur la taille et l’organisation des groupes au fil des saisons. Lorsque la chasse à la baleine boréale occupait un rôle prépondérant, la nourriture était surabondante; une seule baleine représentait des milliers de kilos de viande, de graisse et d’os pouvant facilement sustenter un grand nombre de familles tout l’hiver. Cela permettait à ces gens de demeurer plus sédentaires en hiver, s’ils le désiraient. En été, les groupes étaient habituellement plus mobiles, se rendant à la rivière pour prendre du poisson et trouver des œufs de canard et d’oie. Cela demande un certain degré de mobilité, puisque de nombreuses espèces sont migratoires; il faut donc pouvoir suivre leurs mouvements.
Des indices archéologiques et ethnographiques nous montrent que, pendant cette transformation, on a abandonné les sites ou villages hivernaux de la culture de Thulé. À l’époque où furent écrits les premiers récits ethnographiques, la population inuit avait adopté un nouveau système d’habitats nomades. Si on pouvait encore capturer des baleines, on trouvait maintenant de grands villages-campements de neige qui pouvaient être déplacés. Un groupe s’étalait pendant un certain temps, puis lorsqu’il ne restait plus de phoques à chasser, tout le monde ramassait ses pénates et déménageait le campement plus loin, sur la glace fixe. On constate des changements importants entre la migration classique de la culture de Thulé, la situation plusieurs générations plus tard et celle de plusieurs siècles plus tard, au chapitre des campements, des moyens de subsistance et du nombre de personnes dans les groupes
La théorie globale dit que l’arrivée de la culture de Thulé a coïncidé avec le réchauffement climatique du Moyen-âge. À cette époque, il y avait peut-être moins de glace dans plusieurs régions de l’Alaska, ce qui aurait augmenté l’accès aux baleines boréales et modifié conséquemment les techniques de chasse. En Alaska, on chassait la baleine boréale à partir d’avancées de la glace de banc, alors qu’ici, on la capturait en pleine mer. Quelques siècles plus tard se produit une mini-ère glaciaire: la glace s’étend et s’épaissit dans certaines régions, réduisant du coup l’accès aux grands cétacés sur lesquels on comptait depuis des générations, d’où le transfert vers la chasse au caribou et à diverses espèces de phoque, bien que le phoque annelé ait été la prise de choix dans la plupart des régions du Nunavut.
Au moment où commence la période ethnographique, les groupes avaient peut-être gagné en importance, chose possiblement rendue nécessaire pour pouvoir surveiller plus de trous de respiration. Si six ou sept familles vivent ensemble, il faut pouvoir surveiller autant de trous que possible pour augmenter les chances de capture. Fait intéressant à noter : un petit village hivernal de la culture de Thulé pouvait réunir trente ou trente-cinq personnes, alors qu’une collectivité d’habitations en neige pouvait en accueillir autant et même plus. Dans le premier cas, puisqu’on chassait la baleine boréale qui fournissait d’immenses quantités de nourriture, on pouvait sustenter un tel nombre de gens, alors que dans la période ethnographique, on avait besoin de ce nombre (ou même plus) pour obtenir assez de nourriture pour les nourrir. Il s’agit d’un parallèle intéressant.
Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut, décrit la technologie complexe mise au point par les anciens Inuit thuléen pour toutes leurs activités mais particulièrement pour assurer leur mobilité. Il décrit aussi la transition dans leur économie de subsistance de la chasse à la baleine à la chasse à des plus petits gibiers.
Les Premiers chasseurs de baleines: l'arrivée des Inuit thuléen en Arctique de l'Est
Les Inuit étaient des chasseurs de baleines boréales
Les Inuit chassaient la baleine boréale bien avant que les baleiniers arrivent dans le Grand Nord. Pour capturer ces mastodontes de la taille d'un autobus, ils avaient recours à une technique particulièrement intéressante. Entre six et douze qajait (kayaks) participaient simultanément à la chasse. Chaque qajaq (kayak) était muni d'un petit flotteur en peau de phoque et d'un harpon; devant le flotteur se trouvait un truc rond qui faisait office d'ancre flottante. Il s'agissait d'une pièce de peau de phoque parfaitement circulaire et plate. Elle était donc très difficile à remorquer dans l'eau, ce qui ralentissait l'animal harponné. À un bout de la ligne se trouvait le flotteur, puis la pseudo-ancre au centre et, enfin, la pointe du harpon qu'on enfonçait dans la baleine.
Pour abattre la bête, on la harponnait tout près de la nageoire caudale (la queue). À cet endroit se trouve une artère principale que visaient les Inuit. Toutes les personnes âgées avec qui j'en ai parlé m'ont affirmé que la baleine ne ressent rien dans cette région. On peut la poignarder et la harponner à volonté, elle ne bronchera pas. Honnêtement, je n'en croyais pas mes oreilles.
On tentait donc de la harponner à cet endroit, puis, une fois tous les flotteurs fichés, on utilisait aussi une lance sans barbillon. On s'approchait autant que possible de l'animal et on le poignardait sans relâche, toujours à cet endroit où l'artère est près de la queue, jusqu'à ce que la baleine se vide de son sang.
Ensuite, les qajait traînaient l'énorme carcasse jusqu'à la terre la plus proche. C'est à cet endroit-là qu'on érigeait le campement d'automne. Les chasseurs passaient alors tout l'hiver à cet endroit, regroupés autour de la baleine. On y restait parfois des années durant. Tout autour de la baie de Cumberland, on trouve de vieux sites de qammait où des gens ont clairement vécu pendant de brèves périodes. Certains de ces sites se trouvent dans des lieux terriblement accidentés. Imaginez élire résidence et établir un foyer dans ces endroits rocailleux et inhospitaliers!
Avant l'arrivée des baleiniers, on comptait trois ou quatre colonies principales d'Inuit dans la baie de Cumberland : l'un à Anarngittuq et un autre à Niutaq, sur le fjord de Kinngait. Il y avait aussi une ou deux colonies à l'autre bout de la baie, mais je ne suis pas certain de leur emplacement exact. Celle de Niutaq est particulièrement intéressante. Selon une étude, ce groupe ne se serait pas vraiment mêlé aux autres groupes inuit. Les chercheurs ont étudié les sépultures et, en comparant les ADN, ils ont conclu que ces gens se mélangeaient très peu.
À cause de la chasse, les gens revenaient toujours à leur camp principal, un camp de base. Par exemple, leur résidence permanente se trouvait à Anarngnittuq, dont ils s'éloignaient pour atteindre un camp de printemps et un camp d'automne, chacun à un endroit différent. Chaque automne, le campement au complet déménageait à un endroit où la glace se formerait plus tôt qu'ailleurs, ou encore près d'une polynie. On y demeurait jusqu'à ce que la glace prenne au camp de base, où l'on retournait. Au printemps (et encore aujourd'hui), les gens se rendaient au camp printanier en traîneau à chiens pour attendre le départ de la glace. Puis, une fois la glace fondue au camp de base, on retournait à la maison. En août et septembre, on se rendait aux terrains de prédilection pour la chasse au caribou, chaque camp ayant ses coins préférés. Pour les gens de Niutaq, le terrain de chasse au caribou par excellence était Pangnirtung. À Anarngnittuq, on montait jusqu'au lac Nettiling et au Penny Icecap.
Propos recueillis lors d'une entrevue avec Andrew Dialla à Pangnirtung
Un long périple à travers l'Arctique
Je m'appelle Doug Stenton et je suis directeur de la culture et du patrimoine au gouvernement du Nunavut. Je suis archéologue de formation. J'habite le Nunavut et j'y travaille depuis environ 28 ans. Au cours des vingt dernières années, j'ai effectué des recherches archéologiques dans plusieurs régions du Nunavut.
La migration de Thulé et l'économie de subsistance fondée sur la baleine
Les archéologues appellent le groupe qui a précédé les Inuit contemporains la culture de Thulé. Selon les recherches effectuées depuis plusieurs années, cette culture aurait eu ses origines dans le nord de l'Alaska. Pourquoi les populations de Thulé ont-elles entamé une migration vers l'est, au Canada et au Groenland? Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, mais on s'entend généralement pour dire que cette migration s'est produite il y a environ un millier d'années, bien que certains chercheurs placent maintenant son début en 1200 apr. J.-C. Selon les études, la chasse à la baleine boréale aurait joué un rôle prédominant dans ce déplacement, mais ce ne fut probablement pas le seul facteur. Tout au long de l'histoire, on trouve partout dans le monde des populations qui se sont déplacées vers de nouveaux territoires; dans le cas qui nous occupe, d'autres pressions ou changements ont pu s'exercer sur la population pour la motiver à migrer de la sorte.
Les populations de la culture de Thulé étaient vraisemblablement organisées en groupes familiaux qui se sont déplacés plutôt rapidement vers l'est, pendant quelques générations, pour finalement occuper l'essentiel de ce qu'on appelle maintenant le Nunavut et l'Arctique canadien, tout en s'étendant même plus au sud, jusqu'au Labrador et au Québec. On constate, à travers de nombreux aspects de leur culture matérielle et d'autres types d'activités, que ces peuples étaient les ancêtres biologiques et culturels des Inuit contemporains. On perçoit aussi leurs liens anciens avec l'Alaska dans le style de leurs vestiges archéologiques: formes et gravures des artefacts, etc.
Les archéologues s'intéressent surtout au site d'habitation hivernal de la culture de Thulé, soit la demeure en terre et en os de baleine. Parfois, ces sites ne renferment qu'une seule ruine, soit une seule maison qui reste, alors que d'autres en contiennent jusqu'à quarante, cinquante, voire soixante. Il devait s'agir d'endroits particulièrement riches en ressources de tout genre pour soutenir une population d'une telle taille.
L'étude de ces sites nous enseigne beaucoup de choses; c'est un aspect très intéressant de l'archéologie. En fouillant ces maisons, on se construit une idée de ce qu'étaient les autres activités de ces peuples. On découvre aussi des outils qu'on peut associer au travail des hommes et des femmes, par exemple le ulu, le couteau des femmes. On arrive à identifier l'endroit où on préparait la nourriture ou encore celui où on entreposait les denrées, soit à l'intérieur d'une demeure ou à l'échelle du site. Je sais d'expérience, surtout par une demeure hivernale thuléenne où j'ai fait beaucoup de fouilles, que ces maisons contiennent beaucoup de matériel et ce que certains livres appellent des gadgets. Il s'agissait en fait d'armes composites très détaillées et servant à mille et une fonctions: la pêche aux moules, les bolas pour attraper des oiseaux ou les harpons et lances utilisés pour la pêche. Rien n'était hors de portée des techniques et des talents des peuples de la culture de Thulé.
Nous ne croyons pas que, dans ces grands sites réunissant de nombreuses habitations, toutes les demeures étaient habitées simultanément. J'ai fait des fouilles sur des sites autour d'Iqaluit au cours des vingt dernières années; certains comptaient quinze ou vingt maisons, mais nous ne croyons pas que les vingt maisons étaient toutes occupées en même temps. Peut-être y avait-il des plus petits groupes de trois, quatre ou cinq maisons ou un peu plus, peut-être un groupe de partenaires de chasse ou de familles avec des liens de parenté, par exemple, qui décidaient de rester ensemble pour l'hiver ou pour le temps de leur collaboration.
Pour les premières générations, disons les deux premiers siècles de présence dans la région, les peuples de Thulé fondaient leur subsistance et leur organisation sociale en grande partie sur la chasse aux grands cétacés. Évidemment, cela devait demander énormément de collaboration. Avez-vous déjà vu une baleine boréale? C'est une créature très impressionnante, dont la capture nécessite la participation de beaucoup de gens, de l'organisation, ainsi qu'un leadership bien structuré.
Changements aux habitudes de chasse
On apprend aussi beaucoup sur les Inuit prémodernes à travers l'étude des ethnographies et de certains des matériaux et renseignements recueillis à la fin du 19e siècle et au début du 20e. La cinquième expédition de Thulé, les expéditions de Mathiasson, de Birket-Smith et d'autres ont permis d'enregistrer de nombreuses traditions orales. Il y a eu continuité avec ces premiers temps; on croit que plusieurs des traditions ou des principaux éléments de ces traditions et valeurs se sont transmis jusqu'au début du 20e siècle. Comme vous le savez, les choses ont beaucoup changé depuis.
Lorsque les baleiniers européens et nord-américains arrivèrent en force, au 18e siècle, ils rencontrèrent des populations inuit expertes dans la chasse de toutes les espèces nordiques imaginables. On peut se demander si, à ce moment, la chasse à la baleine jouait un rôle aussi prédominant qu'elle l'avait été à l'arrivée de la culture de Thulé au Nunavut. Ce n'est pas que les Inuit prémodernes ne possédaient plus le savoir et les compétences nécessaires pour chasser ces bêtes, mais plusieurs facteurs auraient pu réduire la disponibilité des baleines, comme des limites à l'accessibilité aux baleines boréales ou des changements climatiques augmentant la quantité de glace à certains endroits. Toujours est-il qu'au 18e siècle, au début de la période ethnographique, d'autres gibiers occupaient les premiers rangs en matière de chasse et d'alimentation, comme le phoque annelé, le caribou, le morse et d'autres espèces de phoque. On capturait probablement encore de grands cétacés à fanons, mais un changement s'était opéré.
Au début de la période ethnographique, les travaux de David Damas et d'autres chercheurs même depuis les années 1800 nous enseignent que pour la majeure partie de l'hiver, on érigeait de grandes communautés d'igluit (igloos) sur la glace de mer où on chassait les phoques annelés directement à leurs trous de respiration. Ici encore, cette activité requérait une organisation et une structure sociale complexes, mais on remarque surtout un passage d'habitations sédentaires en terre et en os de baleine à une installation beaucoup plus mobile permettant de chasser plusieurs espèces pour subvenir aux besoins presque à l'année.
Des indices archéologiques et ethnographiques nous montrent que, pendant cette transformation, on a abandonné les sites ou villages hivernaux de la culture de Thulé. À l'époque où furent écrits les premiers récits ethnographiques, la population inuit avait adopté un nouveau système d'habitats nomades. Si on pouvait encore capturer des baleines, on trouvait maintenant de grands villages-campements de neige qui pouvaient être déplacés. Un groupe s'étalait pendant un certain temps, puis lorsqu'il ne restait plus de phoques à chasser, tout le monde ramassait ses pénates et déménageait le campement plus loin, sur la glace fixe. On constate des changements importants entre la migration classique de la culture de Thulé, la situation plusieurs générations plus tard et celle de plusieurs siècles plus tard, au chapitre des campements, des moyens de subsistance et du nombre de personnes dans les groupes
La théorie globale dit que l'arrivée de la culture de Thulé a coïncidé avec le réchauffement climatique du Moyen-Âge. À cette époque, il y avait peut-être moins de glace dans plusieurs régions de l'Alaska, ce qui aurait augmenté l'accès aux baleines boréales et modifié conséquemment les techniques de chasse. En Alaska, on chassait la baleine boréale à partir d'avancées de la glace de banc, alors qu'ici, on la capturait en pleine mer. Quelques siècles plus tard se produit une mini-ère glaciaire: la glace s'étend et s'épaissit dans certaines régions, réduisant du coup l'accès aux grands cétacés sur lesquels on comptait depuis des générations, d'où le transfert vers la chasse au caribou et à diverses espèces de phoque, bien que le phoque annelé ait été la prise de choix dans la plupart des régions du Nunavut.
Il peut être difficile de reconstruire avec précision cette transformation de la culture de Thulé, mais lorsqu'on étudie les peuples thuléens, on constate que ceux-ci étaient capables d'une grande mobilité. Les archéologues parlent du nomadisme en termes de mobilité et étudient le degré de mobilité des populations. Comme technologies favorisant les grands déplacements, les peuples de Thulé disposaient du qajaq, de l'umiak, du qamutik et de l'attelage de chiens. Ils étaient donc en mesure de se rendre à peu près n'importe où, en toute saison, que ce soit pour socialiser, pour chasser ou pour quelqu'autre raison que ce soit. Peu d'obstacles leur barraient les voies terrestres et maritimes. Cela dit, de manière très générale, les conditions environnementales changeantes semblent avoir exercé une influence prédominante sur les espèces chassées, ainsi que sur la taille et l'organisation des groupes au fil des saisons. Lorsque la chasse à la baleine boréale occupait un rôle prépondérant, la nourriture était surabondante; une seule baleine représentait des milliers de kilos de viande, de graisse et d'os pouvant facilement sustenter un grand nombre de familles tout l'hiver. Cela permettait à ces gens de demeurer plus sédentaires en hiver, s'ils le désiraient. En été, les groupes étaient habituellement plus mobiles, se rendant à la rivière pour prendre du poisson et trouver des oeufs de canard et d'oie. Cela demande un certain degré de mobilité, puisque de nombreuses espèces sont migratoires; il faut donc pouvoir suivre leurs mouvements.
Tout comme les Inuit, les peuples de la culture de Thulé devaient posséder une connaissance poussée des cycles des différents gibiers, de leur disponibilité et de leur concentration géographique selon les saisons. Pourtant, on constate par les relevés archéologiques que les Inuit prémodernes dépendaient plus de choses comme les troupeaux de caribous migratoires par exemple, surtout en automne. Puis vient la chasse au phoque, au morse, peut-être aux petits cétacés, enfin peut-être une baleine plus grosse, s'il en venait à passer.
Au moment où commence la période ethnographique, les groupes avaient peut-être gagné en importance, chose possiblement rendue nécessaire pour pouvoir surveiller plus de trous de respiration. Si six ou sept familles vivent ensemble, il faut pouvoir surveiller autant de trous que possible pour augmenter les chances de capture. Fait intéressant à noter : un petit village hivernal de la culture de Thulé pouvait réunir trente ou trente-cinq personnes, alors qu'une collectivité d'habitations en neige pouvait en accueillir autant et même plus. Dans le premier cas, puisqu'on chassait la baleine boréale qui fournissait d'immenses quantités de nourriture, on pouvait sustenter un tel nombre de gens, alors que dans la période ethnographique, on avait besoin de ce nombre (ou même plus) pour obtenir assez de nourriture pour les nourrir. Il s'agit d'un parallèle intéressant.
Dr Doug Stenton,
Directeur de la culture et du patrimoine
Gouvernement du Nunavut



